D'un signifiant à l'autre : entre transformation symbolique et réel têtu
Après France Travail, anciennement Pôle emploi, voici un nouveau rebranding institutionnel : les Maisons France Autonomie. Telle sera l’appellation, en 2027, des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, popularisés sous l’acronyme EHPAD. Voulues par le gouvernement comme un « label », ces Maisons seront "des lieux où on a envie de vivre et de travailler" a indiqué la ministre déléguée chargée de l'Autonomie et des Personnes handicapées, Camille Galliard-Minier, dans le quotidien régional La Voix du Nord.
En filigrane du propos ministériel se distingue le double objectif, d’une part, de gommer un signifiant chargé d’angoisses collectives, un symptôme social assigné à notre humaine destinée, et, d’autre part, de réinventer la relation et le soin envers nos aînés diminués à des degrés différents par le passage du temps.
- Le changement de nom : un nouveau signifiant pour agir sur le réel
EHPAD véhicule un imaginaire collectif pesant : celui de la relégation sociale sur fond de perte.
En psychanalyse, un signifiant saturé finit par ne plus permettre la circulation du désir. Il s’érige en obstacle. La nouvelle appellation Maisons France Autonomie tente d’ouvrir de la perspective et d’inscrire la dépendance dans un environnement moins mortifère :
- Maison convoque l’idée d’un lieu habitable, d’un dedans qui ne serait pas une claustration mais un espace de continuité physique, psychique et sociale,
- France inscrit ces lieux dans un récit collectif, comme si la société se reconnaissait enfin dans ce qu’elle préfère tenir à distance, la vieillesse n’étant pas une affaire relevant seulement de l’intime mais un enjeu national,
- Autonomie est un appel à l’optimisme qui trahit toutefois la peur du désespoir quand les capacités du corps et de l’esprit vacillent jusqu’à la possible déliquescence.
- « Des lieux où on a envie de vivre et de travailler » : un idéal du moi institutionnel
Derrière ce propos se glisse une double invitation :
- aux résidents d’investir ces lieux comme des espaces de vie et non comme une antichambre de la mort,
- aux professionnels de trouver dans leur travail un espace de désir plutôt qu’un lieu d’épuisement.
Cet énoncé qui prête à sourire a une fonction performative : il tente de réintroduire du désir là où la réalité institutionnelle produit souvent du désinvestissement.
- Le réel de la dépendance : ce que le changement de nom ne peut effacer
En dépit de la bonne intention qui sous-tend ce glissement sémantique, le changement de signifiant butera sur le réel, qui ne désigne pas ce qui est visible ou palpable mais ce qui se dérobe aux tentatives de mise en ordre, ce qui insiste, ce qui résiste. Citons ici :
- la charge émotionnelle,
- la complexité des situations,
- le manque de personnel,
- les contraintes économiques.
Le réel, c’est aussi la résistance des représentations sociales individuelles et collectives.
" Le réel, c’est ce qui revient toujours à la même place » disait Lacan (Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, 1964).
Mais un changement de nom peut fonctionner comme un acte inaugural. En psychanalyse, on sait que le symbolique, s’il ne résout pas tout, entrouvre des possibles.
- Un signifiant nouveau pour une scène institutionnelle à réinventer
Changer le nom n’influera ni sur l’état de dépendance ni sur l’environnement de travail mais peut participer à transformer ces espaces de vie et le regard que l’on porte sur ceux qui les habitent.
Un nouveau signifiant pour tenter de ranimer le sujet dans l’institution ? Après tout, ici comme dans la relation thérapeutique, il arrive bien souvent que le travail commence par un mot.

