Selon l'écrivain d'origine creusoise Marcel Jouhandeau (1888-1979), l'orgueil se tient tapi derrière la modestie : "La modestie n'est qu'une sorte de pudeur de l'orgueil" écrit-il dans Eloge de la volupté (Gallimard, 1951).
Modestie et orgueil sont en fait un Janus (dieu romain à deux visages) illustrant un conflit psychique issu de l'ambivalence du moi.
La modestie relève d'un langage à déchiffrer :
- elle protège l’individu du jugement de vanité porté sur lui par autrui,
- elle plaît, la discrétion, l'effacement séduisant plus que l'ostentation,
- elle valorise indirectement celui qui se prétend habité par cette vertu, laissant entendre qu’il aurait des raisons de ne pas être modeste.
L'orgueil, lui, est une hypertrophie du moi, une revendication insolente de grandeur qui cherche reconnaissance dans le regard des autres.
Jouhandeau suggère que la modestie est un compromis psychique, un processus de sublimation qui relègue l'orgueil en coulisses.
La psychanalyse éclaire ce tiraillement du moi par le biais :
- du surmoi qui condamne l’orgueil comme excès narcissique mais valorise la modestie comme manifestation de vertu,
- du refoulement de l’orgueil, moralement inacceptable,
- de la promotion de la modestie, symptôme inversé de l'orgueil, manière de dire « je vaux beaucoup » tout en prétendant « je ne suis pas grand chose »,
- de la pudeur qui ne réduit pas le désir mais le rend recevable.
La modestie n’est pas l’opposé de l’orgueil mais son travestissement. Elle est une pudeur narcissique.
Sachant qu'on revendique plus volontiers sa modestie que son humilité (du latin humus, la terre), je crois que Jouhandeau avait parfaitement saisi que ceux qui portent leur modestie en étendard sont ceux pour qui elle n'est jamais rien d'autre qu'une manière subtile de faire dire aux autres tout le bien qu'ils pensent d'eux-mêmes.